Poèmes

Année scolaire 2002-2003
Le brouillard

de Maurice Carême

Le brouillard a tout mis
Dans son sac de coton ;
Le brouillard a tout pris
Autour de ma maison.

Plus de fleurs au jardin,
Plus d'arbres dans l'allée ;
La serre du voisin
Semble s'être envolée.

Et je ne sais vraiment
Où peut s'être posé
Le moineau que j'entends
Si tristement crier.

Paysage

Il est charmant ce paysage
Peu compliqué, mais que veux-tu ?
Ce n’est qu’une mer de feuillage,
Où timide, peine surnage,
Un tout petit clocher pointu.

Au premier plan, toujours tranquille,
La Saône reluit au matin.
Par instants, de l’herbe immobile
Un bœuf se détache et profile
Ses cornes sur le ciel lointain.

Vis à vis, gardant ses ouailles,
Le nez penché sur un tricot,
Tandis qu’au loin chantent les cailles,
Une vieille compte ses mailles,
Rouge comme un coquelicot.

Et moi, distrait à ma fenêtre,
Je regarde et n’ose parler.
A quoi je pense? A rien peut-être.
Je regarde les vaches paître
Et la rivière s’écouler.

Gabriel Vicaire in Emaux bessans

Fête

Dans les grandes eaux de ma mère
je suis né en hiver
une nuit de Févier
Des mois avant
en plein printemps
il y a eu
un feu d’artifice entre mais parents
c’était le soleil de la vie
Et moi déjà j’étais dedans
Il m’ont versé le sang dans le corps
c’était le vin d’une source
et pas celui d’une cave

Et moi aussi un jour
comme eux je m’en irai.

Jacques Prévert

Le cancre

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le cœur
Il dit oui à ce qu’il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

Jacques Prévert


HUGO.JPG (6984 octets)
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  Poème attribué à :
Victor Hugo

Irréelle splendeur au détour de la côte
Mirage mauve et brun, Rocamadour la haute
Surgit, escaladant de son farouche élan
Le sauvage canyon qui la porte en son flanc.
Dure Rocamadour, tout entière agrippée
Pure Rocamadour, comme une ardente épée
Tu lances dans le ciel ton défi vertical
Qui terrasse à genoux le vieux rocher bancal,
Et l'offre en rude hommage à la Vierge Marie ;
Montagne immémoriale en qui l'esprit marie
Ton exigeant amour, à l'âpre minéral.
Surplomb vertigineux et rempart féodal !
Roche découronnée où la pierre s'imbrique !
Caverne qui prend vie et devient basilique
Ta chapelle a pour mur les géantes parois
Ta fresque est en plein vent et sous la grande croix
Comme un socle Royal, tu mets un vrai Calvaire

Qui, bosselle au soleil, son tourment de calcaire.

Traversée du causse

Dans la braise infinie crépuscule d’hiver
les arbres sont des visages de vieilles
fierté gravée de mort
ou simplement aveu d’avoir marché de songe en cri sur les saisons cassantes
     tu rejoindras la ville ficelée de lampions et, de mansarde en mansarde, le retrait des ruelles
     tu reverras le plateau tiré du sommeil par la longue frayeur de mourir, ou par une particulière lenteur de souffle
     tu devineras la vieille allant vers son vieux, des légumes ou des noix à la main pour seule parole, le bâton de marche posé droit sur le muret, seul témoin des étoiles
     tu la distingueras peut-être, endormie, bercée de poutres et de planches sous le roulis hagard des lunes, l’œil ouvert au cauchemar du fils enfui
     il t’arrivera de veiller en mémoire des pistes refermées où s’obstine un descendant des Vieilles, lorsqu’en décembre, au plus bas des combes, des lueurs encore vives appellent sur la crête.
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Poeme2.jpg (4500 octets)
Gilles Lades

Le causse et la rivière
L’arrière-Pays (1994)

Un bœuf gris de la Chine

Un bœuf gris de la Chine,
Couché dans son étable,
Allonge son échine
Et dans le même instant
Un bœuf de l'Uruguay
Se retourne pour voir
Si quelqu'un a bougé
Vole sur l'un et l'autre
A travers jour et nuit
L'oiseau qui fait sans bruit
Le tour de la planète
Et jamais ne la touche
Et jamais ne s'arrête.
Jules Supervielle
Le Forçat innocent, Gallimard.

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Poeme1.jpg (6548 octets)

LIBERTÉ

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom
...
Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

Paul Eluard
Au rendez-vous allemand, Ed. de Minuit.

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 Le chat

Dans ma cervelle se promène
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est là son charme et son secret.

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaumé, pour l'avoir
Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tirés comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi même,

Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement

Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.

Non il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon cœur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux !

Charles Baudelaire (1821-1867)
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TANT DE TEMPS

Le temps qui passe
Le temps qui ne passe pas
Le temps qu’on tue
Le temps de compter jusqu’à dix
Le temps qu’on n’a pas
Le temps qu’il fait
Le temps de s’ennuyer
Le temps de rêver
Le temps de l’agonie
Le temps qu'on perd
Le temps d'aimer
Le temps des cerises
Le mauvais temps
et le bon et le beau et le froid et le temps chaud
Le temps de se retourner
Le temps des adieux
Le temps qui n'est même pas
Le temps de cligner de l'œil

Le temps relatif
Le temps de boire un coup
Le temps d'attendre
Le temps du bon bout
Le temps qui ne se mesure pas
Le temps de crier gare
Le temps mort
Le temps mort et puis l'éternité.

SONPO.GIF (1344 octets) écoutez !      Philippe Soupault
Poésies pour mes amis les enfants

Ed. Grasset

Enfance

Les persiennes ouvraient sur le grand jardin clair
Et, quand on se penchait pour se griser à l'air
Humide et pénétré de fraîcheurs matinales,
Un vertige inconnu montait à nos front pâles
Et nos cœur se gonflaient comme un ruisseau grossi,
Car c'était tout un vol de parfums adoucis
Dans l'éblouissement heureux de la lumière :
Les lilas avaient des langueurs particulières
Où se décomposait une odeur de terreau.
Tout le printemps chantait l'éveil des oiseaux
Et, dans le déploiement des ailes engourdies
Passait le grand élan paisible de la vie.
Une rumeur sonore emplissait la maison.
On en attendait des bruits d'insectes ; des frissons
Faisaient trembler les grappes mauves des glycines
Tandis qu'allégrement des collines voisines
Un parfum de sous-bois arrivait jusqu'à nous.
Ô matin lumineux ! matins dorés et flous,
Je vous respirai plus tard à la croisée
Et vous aurez l'odeur des feuilles reposées.
Et ce sera comme un très ancien rendez-vous.
 

Francis Carco (1886-1958)

La bohème et mon cœur

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Voyage avec Monsieur Monsieur

Avec Monsieur Monsieur
je m'en vais en voyage.
Bien qu'ils n'existent pas
je porte leurs bagages
Je suis seul ils sont deux.

Lorsque le train démarre
je vois sur leur visage
la satisfaction
de rester immobiles
quand tout fuit autour d'eux.

Comme ils sont face à face
chacun a ses raisons.
L'un dit : les choses viennent
et l'autre : elles s'en vont.

Quand le train les dépasse
est-ce que les maisons
subsistent ou s'effacent ?
Moi je dis qu'après nous
ne reste rien du tout.

Voyez comment vous êtes !
lui répond le premier,
pour vous rien ne s'arrête
moi je vois l'horizon
des champs et des villages
longuement persister.
Nous sommes le parage
nous sommes la fumée...

C'est ainsi qu'ils devisent
et la discussion
devient si difficile
qu'ils perdent la raison.
Alors le train s'arrête
avec le paysage
alors tout se confond.

Jean Tardieu
Le fleuve caché, 1968
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Premier sourire du printemps

Tandis qu'à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va furtif et perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose ;
Lui descend au jardin désert,
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux près les perce-neiges
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir
Au seuil d'avril tournons la tête
Il dit : "Printemps, tu peux venir ! "

Théophile Gauthier
(1811-1872)
Emaux et camées 1852
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Les sapins de Noël

Les sapins, avant le Noël,
Rêvent-ils à d'autres étoiles
Qu'à celles qu'on voit dans le ciel

Ils n'iront pas à cloche-pied.
Ils seront bientôt voiturés
Vers la lumière d'autres maisons

Où des guirlandes scintillantes
Aiguilleront jusqu'au plafond
L'effilement des voix qui chantent.

Pierre Menanteau
Au rendez-vous de l'arc-en-ciel, Ed.Ouvrières

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Avril

Déjà les beaux jours, __ la poussière,
Un ciel d'azur et de lumière,
Les murs enflammés, les longs soirs ; __
Et rien de vert : __ à peine encore
Un reflet rougeâtre décore
Les grands arbres aux rameaux noirs !

Ce beau temps me pèse et m'ennuie
__ Ce n'est qu'après des jours de pluie
Que doit surgir, en un tableau,
Le printemps verdissant et rose,
Comme une nymphe fraîche éclose,
Qui, souriante, sort de l'eau.

Gérard de Nerval
(1808 - 1855)
Odelettes, 1852.
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Petit hublot de mon cœur 

Canada Canada
mon petit Canada
C'est la pomme la pomme qu'il nous faut
la pomme du Canada
la reine du Canada
reinette du Canada
C'est la reine qu'il faut
la reine dans son panier
dans son panier percé
Son Canada sous son bras
la reine s'en alla
et la reinette du Canada
son chapeau percé
son panier sous son bras
ses pieds dans ses sabots
elle chantait
Lorsque le pélican pélican lassé d'un long long voyage long voyage long voyage et partit du pied gauche
SONPO.GIF (1344 octets) écoutez !     Benjamin Péret, 1899-1959

Dans les bois

Au printemps l'Oiseau naît et chante :
N'avez - vous pas ouï sa voix ? …
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l'Oiseau __dans les bois !

L'été, l'Oiseau cherche l'Oiselle
Il aime __ et n'aime qu'une fois !
Qu'il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l'Oiseau __ dans les bois

Puis quand vient l'automne brumeuse
Il se tait … avant les temps froids,
Hélas ! qu'elle doit être heureuse
La mort de l'Oiseau dans les bois.

Gérard de Nerval
(1808 - 1855)

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Le chêne et le roseau

Le Chêne un jour dit au Roseau :
" Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête ;
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La Nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. " Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs
L'arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts
Et fait si bien qu'il déracine
Ce de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'empire des mort

Jean de la Fontaine
(1621-1695)
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Le laboureur et ses enfants

      Travaillez, prenez de la peine :
      C'est le fond qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
"Gardez vous leur dit-il, de vendre l'héritage
      Que nous ont laissé nos parents :
      Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'aôut :
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
      Où la main ne passe et repasse. "
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an
      Il en rapportera davantage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
      De leur montrer avant sa mort,
      Que le travail est un trésor.

Jean de la Fontaine
(1621-1695)
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Le village à midi

Le village à midi. La mouche d'or bourdonne
     Entre les cornes des boeufs.
     Nous irons, si tu le veux
Si tu le veux, dans la campagne monotone.

Entend le coq... Entend la cloche... Entends le paon...
     Entend là-bas, là-bas, l'âne...
     L'hirondelle noire plane
Les peupliers au loin s'en vont comme un ruban.

Le puits rongé de mousse ! Ecoute sa poulie
     Qui grince, qui grince encor,
     Car la fille aux cheveux d'or
Tient le vieux seau tout noir d'où l'argent tombe en pluie.

La fillette s'en va d'un pas qui fait pencher
     Sur sa tête d'or la cruche
     Sa tête comme une ruche
Qui se mêle au soleil sur les fleurs du pêcher

Et dans le bourg voici que les toits noircis lancent
     Au ciel bleu des flocons bleus
     Et les arbres paresseux
A l'horizon qui vibre à peine se balancent.

Francis Jammes
(1868-1938) (de l'angélus de l'aube à l'angélus du soir 1898)

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La grasse matinée

Il est terrible
Le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain.
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.
Elle est terrible aussi la tête de l'homme
La tête de l'homme qui a faim.
Quand il se regarde à six heures du matin
Dans la glace du grand magasin
Une tête couleur poussière
Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
Dans la vitrine de chez Potin.
Il s'en fout de sa tête l'homme
Il n'y pense pas
Il songe
Il imagine une autre tête
Une tête de veau par exemple
Avec une sauce de vinaigre
Ou une tête de n'importe quoi qui se mange
Et il remue doucement la mâchoire
Doucement
Et il grince des dents doucement
Car le monde se paye sa tête
Et il compte sur ses doigts un deux trois
Un deux trois.
Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
Et il a beau se répéter depuis trois jours
Ca ne peut pas durer.
Ca dure
Trois jours
Trois nuits
Sans manger
Et derrière ces vitres
Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
Poissons morts protégés par les boîtes
Boîtes protégées par les vitres
Vitres protégées par les flics
Flics protégés par la crainte
Que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistrot
Café-crème et croissants chauds
L'homme titube
Et dans l'intérieur de sa tête
Un brouillard de mots
Un brouillard de mots
Sardines à manger
Oeuf dur café-crème
Café arrosé rhum
Café-crème
Café-crème
Café-crème arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
A été égorgé en plein jour
L'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
Soit un café arrosé
Zéro franc soixante-dix
Deux tartines beurrées
Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon
Il est terrible
Le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

Jacques Prévert - Paroles

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Le gardien du phare aime trop les oiseaux

Des oiseaux par milliers volent vers les feux
Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
Par milliers aveuglés par milliers assommés
Par milliers ils meurent

Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
Les oiseaux il les aime trop
Alors il dit Tans pis je m’en fous !

Et il éteint tout

Au loin un cargo fait naufrage
Un cargo venant des îles
Un cargo chargé d’oiseaux.
Des milliers d’oiseaux des îles
Des milliers d’oiseaux noyés.

Jacques Prévert
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OCEANE.JPG (3817 octets)

Chanson d’automne

Les sanglots longs
Des violons
   De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
      Monotone

Tout suffocant
Et blême, quand
   Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
     Et je pleure ;

Et je m’en vais
Au vent mauvais
   Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
     Feuille morte

Paul Verlaine
(1844- 1896)

Poème saturnien

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DORIAN.JPG (4228 octets)

Saison des semailles, le soir

C’est le moment crépusculaire,
J’admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s’éclaire
La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D’un vieillard qui jette à poignées
La moisson futur aux sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours.
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main, et recommence
Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles
L’ombre où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoile
Le geste auguste du semeur.
Victor Hugo 1802 - 1885
Les chansons des rues et des bois
 
 
      
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PAULINE.JPG (10459 octets)

Les Conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos, de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bord mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignorés,
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

José Maria de Hérédia
(1842-1905)

(les trophées)

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GAETAN.JPG (5233 octets)

   Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure de granit,
Dorent l'âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encor par sa barre d'écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds c'est la nuit, le silence. Le nid
Se tait, l'homme est rentré sous le chaume qui fume.
Seul, l'Angélus du soir ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l'Océan s'unit.

Alors comme du fond d'un abîme, des traînes,
Des landes, des ravins, montent des voix lointaine
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre
Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

José Maria de Hérédia
(1842-1905)

(les trophées)
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CAMILLE.JPG (6242 octets)

Un songe

Le laboureur m'a dit en songe : " Fais ton pain ;
Je ne te nourris pas ; gratte la terre et sème."
Le tisserand m'a dit : "Fais tes habits toi-même"
Et le maçon m'a dit : "Prend la truelle en main."

Et le seul abandonné du genre humain,
Dont je traînais partout l'implacable anathème,
Quand j'implorais du ciel une pitié suprême,
Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux doutant si l'aube était réelle.
Des hardis compagnons sifflaient sur leur échelle,
Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous sommes
Nul ne peut se vanter de se passer des hommes,
Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.

Sully Prudhomme
( 1839-1907 )
Les épreuves, 1866
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Les animaux

Si les fouines,
Plongeaient dans les piscines,
Si les martins pêcheurs,
Faisaient de l’ordinateur,
Si les ours,
Avaient la bourse,
Si les poissons volants,
Moissonnaient les champs.
Si les martins chasseurs,
Nous donnaient l’heure.
Si les sangliers,
Se scolarisaient,
A l’école de Rocamadour.
Si tout cela se produisait,
Il faudrait bien rigoler.

Marie-Charlotte Cassabois.
(élève de CM2, 2001)
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L'homme qui te ressemble

Pourquoi me demander
La longueur de mon nez

L'épaisseur de ma bouche
La couleur de ma peau
Et le nom de mes dieux ?
Ouvre-moi mon frère !
Je ne suis pas un noir
Je ne suis pas un rouge
Je ne suis pas un jaune
Je ne suis pas un blanc
Mais je ne suis qu'un homme
Ouvre-moi mon frère !
Ouvre -moi ta porte
Ouvre -moi ton cœur
Car je suis un homme
L'homme de tous les temps
L'homme de tous les cieux
L'homme qui te ressemble

René Philombe,
" Espaces essentiels "
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Saltimbanques

Dans la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants 'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire (1909)
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Village

On devine ce qu'est un siècle
Au vide titubant de la place
Et surtout aux portes d'échoppe
D'où descend pour toujours une silhouette en sabots
Au fin descellement des banquettes de pierre
A une haute main fripée
Au surplomb solaire
Où le faucon jappe un cri tremblé
A des lettres en façade
Gris d'Ouest et setter feu
Aux platanes tronqués à hauteur de cloître
A leur mince écorce qui cède
Aux ongles de l'adolescente
Aux phrases courtes porte à porte
A quelque vélo plus ancien qu'une vie
Parti crisser à flanc de froid
Sous une échine ronce et nuit
Ami
Rappelle ici les images anciennes :
Le moulin tourne et l'huile roule
L'enfant compte ses rêves au rouet d'un village en
sabots
Le ventre obscène d'un cheval se range avec la charrette dans l'ombre
La lumière fixe un écart d'eau
Comme un rai de lune
Choisit l'armoire du solitaire
La fournaise laisse parler quelqu'un
Maître des parfums d'écorce
Tombés avec les merles des rochers
Dans le temps vivace clair sonnant
L'horizon est assis
Proche le bois noir
Enferme des pas des mots des visages
L'écho d'un seau ce soir
Poursuivra le vieux jusqu'à sa porte

 

Gilles Lades
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Si quelqu'un…

Si quelqu'un me fait un cadeau
D'une barque, ou d'un radeau,
D'un skiff,
D'un sloop,
D'une yole,
D'un sampan,
D'une gondole,
D'un canot,
D'un canoë,
De quelque arche de Noé,
D'un drakkar,

D'un remorqueur -
Que j'aurai joie au cœur !
A la godille,
A la voile,
A la boussole,
Aux étoiles,
Roulant,
Tanguant,
Bourlinguant,
J'affronterai
L'ouragan !
Hissant
Le pavillon noir,
J'irai
Prendre le pouvoir
Au pays des enfants rois,
Et le soir,
J'irai
Tout droit,
J'irai
Fendant l'onde amère,
Je rentrerai
Chez ma mère
Qui fait de si bons gâteaux…
Si quelqu'un m'offre un bateau !

Boris Zakhoder
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La nature

La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;
C'est l'hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
Être dans mon foyer la bûche de Noël ?
- Bois, je viens de la terre et, le feu, je monte au ciel.
Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
Aimez, vivez. - Veux-tu, bon arbre, être timon
De charrue ? - Oui, je veux creuser le noir limon,
Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.
Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert.
Et l'aube en pleurs sourit. - Veux-tu, bel arbre vert.
Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,
De la maison de l'homme être la pilier ? - Frappe.
Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;
Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles ;
Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
- Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?
- frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,
Ce qu'est pour vous la tombe ; il m'arrache à la terre,
Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.
J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,
Et dont plus qu'un essaim me parle à son passage.
Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,
Le profond Océan, d'obscurité vêtu,
Ne m'épouvante point : oui, frappe. - Arbre, veux-tu
Être gibet ? - Silence, homme ! va t-en cognée !
J'appartiens à la vie, à la vie indignée !
Va-t'en bourreau ! va-t'en juge ! fuyez, démons !
Je suis l'arbre des bois ; je suis l'arbre des monts ;
je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches ;
Laisse-moi ma racine et laisse-moi mes branches !
Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,
Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,
Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !
Ne faîtes pas servir à vos crimes, vivants,
L'arbre mystérieux à qui parlent les vents !
Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
Allez vous-en ! laissez l'arbre dans ses déserts.
A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
Accouplez l'échafaud et le supplice ; faîtes.
Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;
Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !

Victor Hugo
janvier 1843

Un chien

Un chien mourait doucement
son regard ne parlait rien d'autre
que d'une chose infinie incompréhensible comme une mélancolie
on le soigna pour les reins et pour le foie
et pour les poumons et pour l'intestin
et pour les pieds et pour la tête
et on lui opéra même le regard

On sut trop tard qu'il attendait son maître.

Jean l'Anselme (1919)

Hymne au soleil

Je t'adore, Soleil ! Ô toi dont la lumière,
Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel,
Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière,
     Se divise et demeure entière
     Ainsi que l'amour maternel !

Je chante, et tu peux m'accepter pour ton prêtre,
Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu
Et qui choisis, souvent quand tu veux disparaître,
     L'humble vitre d'une fenêtre
     Pour lancer ton dernier adieu !

Tu fais tourner les tournesols du presbytère,
Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher,
Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère,
     Tu fais bouger des ronds par terre
     Si beaux qu'on n'ose plus marcher !

Gloire à toi sur les prés ! Gloire à toi dans les vignes !
Sois béni parmi l'herbe et contre les portails !
Dans les yeux des lézards et sur l'aile des cygnes !
    Ô toi qui fais les grandes lignes
    Et qui fait les petits détails !

C'est toi qui, découpant la sœur jumelle et sombre
Qui se couche et s'allonge au pied de ce qui luit,
De tout ce qui nous charme a su doubler le nombre,
     A chaque objet donnant une ombre
     Souvent plus charmante que lui !

Je t'adore, soleil ! Tu mets l'air des roses,
Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson !
Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses !
     Ô soleil ! toi sans qui les choses
     Ne seraient pas ce qu'elles sont !

Edmond Rostand
(1868-1918)
(Chantecler, 1910)

L'enfant précoce

Une lampe naquit sous la mer
un oiseau chanta
Alors dans un village reculé
Une petite fille se mit à écrire
Pour elle seule
le plus beau poème
Elle n'avait pas appris l'orthographe
Elle dessinait dans le sable
Des locomotives
Et des wagons pleins de soleil
Elle affrontait les arbres gauchement
Avec des majuscules enlacées et des cœurs
Elle ne disait rien de l'amour
Pour ne pas mentir
Et quand le soir descendait en elle
Par ses joues
Elle appelait son chien doucement
Et disait
"Et maintenant cherche ta vie".

René Guy Cadou
Bruits du cœur
Les Amis de Rochefort, 1941