CONCOURS ET OPÉRATIONS

Concours je bouquine

Ce concours consiste à écrire la suite d'une histoire, les classe de C.M.1 et C.M. 2 ont choisi de participer dans la catégorie " Je joue avec ma classe "

Premier Acte de Philippe DELERM

Timide, il est très timide, trop réservé…" Depuis la maternelle, j'avais toujours entendu dire ça. C'était de moi qu'on parlait, mais cela ne me touchait plus vraiment. Des mots qui faisaient comme une espèce de coquille protectrice ; dessous, j'étais tranquille, libre de rêvasser à ma guise. On me réveillait seulement dans les cas d'urgence, et quand il fallait réciter en classe, mon "Oh ! non, pas moi, m'sieur !" faisait naître à l'avance un éclat de clémence dans l'œil justicier du maître :
- Je sais que ça ne t'amuse pas Stéphane. Mais tout le monde doit y passer, c'est la règle.
Alors je me déplaçais vers le bureau comme un condamné vers son martyre. Ce n'était pas du cinéma. J'avais horreur de ça. Mettre le ton, comme ça, devant tout le monde, je trouvais ça horriblement gênant. Je m'en tirais en levant les yeux vers la fenêtre et en débitant ma fable de La Fontaine ou mon poème de René Guy Cadou à toute vitesse, d'une petite voix blanche et monocorde, qui me valait un :
- Eh bien ! Tu vois que tu n'es pas mort. On ne peut pas dire que c'était très expressif, mais enfin, tu savais ton texte. Est-ce qu'il y a des volontaires pour réciter… autrement ?
Alors, une forêt de bras se levait comme une injure pour ma prestation piteuse. Souvent, le maître choisissait Arnaud, sans doute pour faire davantage contraste, et montrer ce qu'on pouvait tirer d'un texte. Avec Arnaud, oui, c'était autre chose. Un silence admiratif suivait ses déclamations passionnées. Et puis on entendait toujours :
- Oh ! M'sieur, ça vaut un vingt !
Et le maître se faisait prier quelques secondes avant de satisfaire le public. Je n'en voulais pas à Arnaud. Je n'avais même pas honte. Mais j'aurais tout donné au monde pour être à sa place dans ces moments-là.
L'entrée en sixième n'arrangea rien à ma timidité. D'abord, toutes ces salles, tous ces couloirs bruyants m'effrayaient. Et puis il y avait tant de profs. Attendre que chacun prenne conscience de mon problème fut un long supplice. Au mois d'octobre, la prof de français, madame Bozec, nous dit :
- Certains d'entre vous savent sans doute qu'au collège il y a des clubs. Après la cantine, à midi, vous pouvez faire du foot, du badminton, de la photo. Moi, j'anime le club théâtre. S'il y en a parmi vous que ça intéresse, je vais prendre vos noms… Camille, Arnaud, oui, ça ne m'étonne pas trop. Stéphane ?
Elle n'avait pu s'empêcher de marquer une seconde d'hésitation en me voyant lever le bras. Moi-même, je ne savais pas trop quelle force étrange m'avait poussé. Ou plutôt si, je savais. Depuis toujours, j'adorais le théâtre, peut-être justement parce que je me sentais incapable de jouer moi-même.
La première réunion du club eut lieu dans la salle d'animation. Sur la scène, au-dessus des rideaux rouges, madame Bozec avait allumé quelques spots maigrelets, et ça faisait une lumière toute douce, toute chaude.
- Nous avons la chance ici d'avoir cette petite salle rien que pour nous. On peut y mettre une centaine de spectateurs, et si vous parlez assez fort, on vous entend très bien, même du fond. Cette année nous allons jouer deux pièces très amusantes d'un auteur qui s'appelle Jean Tardieu. L'une s'appelle "Un mot pour un autre", et l'autre "Un geste pour un autre". Il y en a peut-être qui ont un peu l'habitude, et souhaiteraient un rôle relativement important ?
Arnaud et quelques autres se manifestèrent. D'autres élèves revendiquèrent un rôle plus court. Enfin, le regard de madame Bozec glissa vers moi :
- Non, moi je ne veux pas jouer. J'avais pensé…
Et la prof, apparemment soulagée, poursuivit aussitôt :
- Tu tombes à pic. Il nous faut aussi un technicien pour les lumières, déclencher les musiques. Ça te plairait ?
J'opinai énergiquement, ravi de pouvoir trouver ma place en contrebande dans cet univers qui me fascinait et m'effrayait en même temps.
Dès les premières répétitions, Arnaud fut formidablement drôle, je n'en attendais pas moins de lui. Mais juste avant les vacances de Toussaint, il arriva un matin au collège, l'air sombre, et me lança : "mon père est muté à Metz. On déménage à la fin du trimestre…"

À suivre…

 

Réponse de la classe des C.M.1

- Mais qui va te remplacer pour la pièce de théâtre ?
A l’annonce de la mauvaise nouvelle, Madame Bozec parut ennuyée :
- Comment allons nous faire ?
Et elle se tourna vers moi, qui me cachai dans mon manteau pour me faire le plus petit possible. Tous les yeux se rivèrent sur moi. Tout l’enjeu de la pièce reposait sur mes épaules. Mais je ne me sentais pas à l’aise face à ce nouveau rôle, que mes camarades souhaitaient m’attribuer, je balbutiais :
- Je … je ne suis pas à la hauteur, je ne pourrais jamais dire mon texte face au public.
- Pourtant, tu es le seul du club qui n’a pas de rôle sur scène et tu connais déjà le texte.
Je prétextais :
- De toute façon j’ai déjà un rôle : je m’occupe des lumières et du son.
Devant l’insistance des membres de l’atelier, je finis par accepter à la seule et unique condition d’avoir un rôle moins important, comme par exemple celui de Camille. Mme Bozec soulagée :
- Excellente décision, tu ne le regretteras pas, je ferai tout ce que je pourrai pour t’aider. C’est décidé, alors Camille tu prendras le rôle principal, Stéphane tu prendras celui de Camille et moi je m’occuperais de la partie technique.
Ainsi les répétitions purent reprendre au collège, cependant il m’était difficile de vaincre ma timidité. Alors, je m’entraînais tous les soirs dans ma chambre, face à un public réduit et qui m’était très familier : mes parents et mon grand frère. Cela me facilitait la tâche tandis que de retour au collège, au milieu de mes camarades, j’étais gêné de prendre la parole. Au cours de l’année, un nouvel élève : Bruno, arriva dans notre classe, je profitais de l’occasion pour lui proposer de me remplacer .Ainsi je retrouverais ma place dans les coulisses, à l’abri des regards. Pour cela il me fallait l’approbation de Mme Bozec, et de mon nouveau camarade. Bruno ayant déjà fait du théâtre, fût enchanté de ma proposition, et la prof parut convaincue. Les répétitions reprirent de plus belles et le jour tant attendu se rapprocha. Lors d’une générale, par mégarde, Bruno, à la réplique d’une tirade, se déplaça trop près du bord de la scène. Il chuta, et se cassa une jambe. Cette fois, c’était vraiment fini, il n’y aurait pas de représentation.
A deux jours de la date fixée pour le spectacle, il était difficile de trouver quelqu’un pour le remplacer, et d’autre part de retarder la date, vue que nous avions depuis deux semaines placé chez les commerçants ou autres, des affiches et que l'information avait été communiquée dans la presse locale. Je ne voyais qu’une solution : reprendre le rôle que je connaissais déjà. J’en informé Mme Bozec qui s’empressait de me faire répéter sur scène, face à la salle remplie de camarades, afin de me faire vaincre la peur des regards sur moi. J’étais angoissé, mais en même temps fier d’avoir sauvé la situation. Le jour j arriva, et notre prestation fut au- delà des espérances de Mme Bozec. Malgré ma terrible crainte, cette expérience m’avait permis de prendre un peu plus confiance en moi, et me donna envie de continuer le théâtre.

Réponse de la classe des C.M.2

Dès lors, chacun des membres de la troupe se mit en quête d'un nouveau comédien pour palier l'absence d'Arnaud. Un beau matin de décembre Mme Bozec nous annonça qu'elle avait trouvé un candidat potentiel. Il se prénomait Pierre et était en sixième B. Les premières répétitions se déroulèrent normalement jusqu'à celle de ce mardi où Pierre et Gaëtan se disputèrent à propos d'un détail. En fait, ils avaient chacun des caractères forts et étaient rentrés dans un rapport de force où il s'agissait de s'affirmer l'un face à l'autre. Madame Bozec dut mettre un terme à cette dispute. Le mardi suivant alors que toute la troupe était tendue, notre professeur eut un malaise et dut être évacuée vers la clinique. Deux jours plus tard, le jeudi de la sortie des vacances de Noël, M. le principal nous annonçait qu'elle était enceinte et qu'elle serait remplacée à la rentrée de janvier, mais le nouvel enseignant ne pourrait s'occuper du club de théâtre. Nous avons alors provoqué une réunion afin de décider qui occuperait la fonction de metteur en scène. Du fait du poste qui était le mien, je présentai ma candidature afin de ne pas perturber la distribution des rôles. Je fus élu, et ma première décision difficile consista à nommer Gaëtan sur le poste de technicien qui était le mien, et à le remplacer par Valérie. Il me tardait de rentrer à la maison ce soir- là afin d'expliquer tous ces changements à Arnaud par courrier électronique. Dès le lendemain, il me faisait savoir que son adaptation à la cité lorraine se déroulait parfaitement. Il avait fait la connaissance d'une charmante jeune fille dans son nouveau club de théâtre : Sabrina.
Nos répétitions se déroulaient dans la bonne humeur, et parfois même étaient le lieu de grands fou - rire, d'improvisations sous l'œil bienveillant quoiqu' inquiet du jeune metteur en scène. Arnaud m'expliquait sa pièce Christophe Colomb, et il m'envoya même l'intégralité du texte afin que je lui prodigue quelques conseils à propos de son rôle.
Parallèlement à mes nouvelles fonctions et responsabilités, je me rendais tous les quinze jours chez un psychologue scolaire afin de gagner en assurance et en confiance. En sortant de chez ce spécialiste, j'allais rendre visite à madame Bozec, sur son invitation, afin de la tenir informé de l'avancement de notre pièce. Et bien entendu, c'est toute la troupe qui se rendit à la clinique des bois le mercredi 16 avril pour voir les premiers pas dans le monde de Pauline, sa fille. Une semaine et demi plus tard, c'était la première d' "Un mot pour un autre" qui fit un tabac à la salle Jean Mermoz devant nos parents, enseignants et amis.
Arnaud fut sincèrement heureux de l'accueil qui nous fut réservé. Bien qu'éloigné, il se sentait concerné par l'aventure de cette pièce. J'en profitais pour l'informer que nous allions commencer les répétitions d' "Un geste pour un autre" et que M. le principal du collège, enthousiasmé par la première de notre précédente pièce, nous avait inscris au concours de meilleure représentation théâtrale collégienne de l'année dans le cadre du festival de théâtre de Nice. Quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre que le collège Jean Lurçat de Metz, où se trouvait Arnaud, participait lui aussi à ce festival. Nous serions donc appelés à nous rencontrer au mois de juin.
J'avais chaud, les mains moites, Sabrina ne cessait de porter son regard sur Arnaud puis sur moi. L'organisateur décacheta l'enveloppe et annonça le nom du meilleur espoir comédien de l'année. Il s'agissait d'… Arnaud pour sa prestation dans Christophe Colomb. Et enfin ce fut le tour de la récompense pour la meilleure mise en scène de l'année et je ne pus m'empêcher d'avoir la gorge nouée à l'instant de remercier tous ceux qui m'avaient fait confiance et ainsi permis de réaliser mon rêve. Je me mis à bégayer en pensant à mon maître, aux poèmes de René Guy Cadou et surtout à Madame Bozec qui, assise face à moi ne pouvait retenir une larme d'émotion en voyant deux de ses élèves ainsi récompensés.